L’artiste Anna Utopia Giordano montre des femmes très amincies par rapport aux tableaux initiaux. Va-t-on vers toujours plus de minceur ?
Tout d’abord, ces images sont étranges, dans la mesure où elles sont décontextualisées. Les positions du corps, par exemple, correspondent à une époque donnée, et, aujourd’hui, on ne les ferait pas poser ainsi. Mais après, en général, ce sont les patrons de mode, les directeurs artistiques de magazines comme Elle qui décident des couvertures, donc ce sont eux qui mettent des femmes de plus en plus jeunes et de plus en plus minces en avant. Dans notre société, par rapport au marché de l’emploi et aux normes sociales, il faut paraître toujours le plus jeune et le plus mince possible, parce que la minceur est la preuve du contrôle du corps. Quand on est gros, on est mou, on est amorphe.
Ce n’était pas le cas à la Renaissance ?
Ces peintures s’inscrivent dans un contexte où la société connaît une révolution alimentaire. Tout le Moyen Age avait été marqué par une famine et, du coup, la représentation corporelle mettait en avant des corps maigres et chétifs. Le corps n’était pas un grand enjeu, car il fallait songer au salut de son âme. Avec la Renaissance, et notamment les changements d’alimentation dus à la découverte de l’Amérique, les formes se sont épanouies, et la chair est devenue plus attirante.
Gentileschi, Botticelli, Ingres avaient-ils aussi, chacun à leur époque, une représentation idéalisée de la beauté ?
Ils avaient en tête ce qu’on appelle le canon esthétique. La beauté reposait sur un mélange de symétrie et d’harmonie, avec des représentations bien précises. A partir de la Renaissance, l’enjeu sera de bien montrer à quel point le corps humain est beau car il est l’œuvre du divin.
Quand ce rapport à la chair s’inverse-t-il ?
Avec la révolution industrielle, on s’est mis d’un seul coup à avoir accès à énormément de calories. L’alimentation a transformé la morphologie corporelle, en fonction des classes sociales. Alors qu’auparavant, avoir de l’embonpoint était un symbole de la bourgeoisie, cela s’est inversé au fur et à mesure. A partir des années 60, les femmes ont quitté la maison. En entrant dans l’entreprise, elles ont apporté un nouveau rapport à l’apparence. Les hommes, mis en concurrence, ont eux aussi commencé à faire attention.
Mais au XIXe siècle on a déjà, par exemple, le corset, qui impose une certaine minceur.
Le corset est né car on avait compris que, chez les femmes, pour plaire aux hommes, il y a des parties du corps à mettre en avant - les seins, les fesses - et une autre à cacher - le ventre. Le problème est que le corset, cela marchait très bien lorsqu’on était habillé. Mais ensuite sont arrivés les congés payés et les vacances à la plage, il a fallu se dévêtir. Du coup, on a inventé le régime et la gymnastique, qui sont des corsets moraux.
Que peut-on imaginer comme évolutions ?
Toujours plus de jeunesse. C’est la quête du Graal. Toutes les publicités avec les crèmes pour ne pas vieillir promettent la fontaine de jouvence. Mais comme on a modifié notre mode de vie (alimentation plus diversifiée, travaux moins pénibles pour le corps), on vit plus longtemps, et nous devons gérer ce paradoxe permanent.
Est-ce qu’à l’inverse, le surpoids pourrait devenir une nouvelle norme de représentation pour s’adapter à la majorité ?
Non. C’est un peu comme les super-héros tels les X-Men : tout le monde sait bien qu’ils n’existent pas. De même, toutes les femmes savent qu’elles ne pourront pas ressembler aux filles de 14 ans sur les couvertures des journaux, mais ça fait rêver. Nous avons besoin de fantasmer et de nous fixer des objectifs
On ne mesure certes pas le poids des disparus au nombre de signes de leurs nécrologies. Mais, à l’inverse, la brièveté de certains hommages dit l’embarras que suscitent des morts glorieux auprès de vivants peu reluisants. Ainsi du très lapidaire communiqué de l’Elysée après l’annonce du décès de Raymond Aubrac (1914-2012), figure héroïque de la Résistance et dernier des Commissaires de la République de la Libération à nous quitter : seulement 713 signes d’une langue sommaire et convenue, quand les deux autres communiqués mortuaires les plus récents de la présidence de la République en comptent deux fois plus (dans le cas du cinéaste Claude Miller), voire trois fois plus (dans celui de Richard Descoings, le directeur de Sciences-Po).
Rien de surprenant à cela : par sa vie et ses engagements, ses convictions et ses fidélités, Raymond Aubrac était tout le contraire de ce qu’incarne cette présidence de dégradation nationale (un résumé de sa vie en cliquant ici). Il l’était jusque dans son attitude, ce maintien où se mêlaient discrétion et ironie, curiosité, acuité et subtilité. En 2009, le chemin du fondateur de Libération Sud avait croisé celui de Nicolas Sarkozy, à double distance : le même lieu, mais à un autre moment et pour une autre occasion. Invité par l’association Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, créée en réponse à l’instrumentalisation par l’élu de 2007 de la geste du maquis des Glières, Raymond Aubrac était intervenu, tout comme Stéphane Hessel, lors de son troisième rassemblement annuel.
Tous deux étaient là non seulement au titre des engagements de leurs vies entières, mais parce qu’ils étaient parmi les initiateurs de l’Appel des résistants lancé en 2004, à l’occasion du soixantième anniversaire du programme du CNR, afin de défendre les valeurs de solidarité de la Résistance – la Sécurité sociale, les retraites, le droit à la culture et à l’éducation, la liberté de la presse, etc. – face à « l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie ». Convoquant un passé plein d’à présent, c’est cette chaîne de fidélité et de cohérence qui, de rencontres en rassemblements, a conduit au manifeste Indignez-vous !, issu d’un des discours de Stéphane Hessel sur le plateau des Glières.
En 2009, Raymond Aubrac insista dans son intervention sur l’unité nécessaire, le besoin « non seulement d’un programme commun, mais aussi de projets communs » : « Voilà une des grandes lacunes de notre temps et de notre pays. Nous ne savons pas vers quoi nous allons, dans un monde de plus en plus complexe. Il nous faut ces projets, par respect pour ceux qui se sont battus pour élaborer cette promesse d’avenir. Il nous faut aussi cet optimisme que partageaient tous les résistants, sans exception, avançant vers leur but : plus de liberté, plus d’égalité, plus de fraternité






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