Philippe Di Folco, à propos des impostures et des imposteurs dans l'économie littéraire
«L'action
littéraire»: Dans votre ouvrage, «Les
grandes impostures littéraires», vous donnez
cette définition de l'imposture, «le délice
que l'on prend à duper». Ce plaisir si singulier, le
délice, est exigeant, il faut, pour l'obtenir, du travail, et
la duperie peut tromper parce que des personnes s'y prêtent.
Les impostures littéraires répondent à une
demande, car, finalement, pour tant de lecteurs, qu'importe la
vérité, pourvu qu'on ait l'ivresse ? Parmi les
artisans ou les artistes faussaires dont vous parlez dans ce
dictionnaire des impostures et des imposteurs littéraires,
certains ont même élaboré des oeuvres
remarquables, portés par un état d'esprit novateur, en
faisant des faux qui anticipaient de vraies oeuvres scientifiques, je
pense à Annius
de Viterbe ou à Scornello.
Philippe Di Folco: Ce «délice» que vous citez, a souvent comme corollaire, ce que je ne cesse de défendre tout au long de cet ouvrage (très sélectif, mais j’y reviendrai), l’humour, la blague, le frisson, très proche de ce que l’on ressentait enfant et adolescent, quand nous nous retrouvions à «faire des bêtises». Pourtant, certaines affaires flirtent avec l’escroquerie, la fraude, l’arnaque, quand il ne s’agit pas de pure méchanceté. Pour les cas d’Annius de Viterbe et Scornello, on imagine sans peine les naïfs de l’époque, les Romains renaissants, les villageois et les bourgeois toscans, tout gonflés de leurs vanités, redescendre de leur piédestal à l’heure des révélations. Je dis aussi dans l’introduction «rien de nouveau sous le soleil», à croire que le «trafic» de textes, ce jeu entre le faux et le vrai, est né avec l’invention de l’écriture, bien avant l’apparition du médium «livre » et, a fortiori, de l’imprimerie. Ce qui est paradoxal dans tout ça : la supercherie appelle un concept, donc nécessite un travail, et poursuit un processus créatif, qui, parfois, dépasse son inventeur et ses intentions. A titre posthume, par exemple, Chatterton (inventeur de Thomas Rowley) deviendra, après sa mort, l’épigone du romantisme anglais.
«L'action littéraire»: Écrire, raconter, c'est un métier, mais entre l'auteur et le narrateur public, il y a souvent un hiatus, et les maisons d'édition règlent le problème en laissant le «nègre» dans l'ombre et en prenant une tête-de-communication, pour la médiatisation. Il est fascinant de constater que le terme par lequel celles et ceux qui ont tant souffert de l'esclavage, noirs africains, ait servi pour désigner le scribe créateur et anonyme jusqu'à nos jours, et sans révolte – cet «esclavage» perdure et n'est même pas interdit. Même mentir, tromper, colporter de fausses informations ou des rumeurs n'est pas interdit – tant mieux pour la création, mais si le vice va jusqu'à permettre à un Meyssan de tromper, ici, et dans le monde, des milliers de crédules qui sont prêts à entendre que les attentats du 11 septembre n'ont pas été l'oeuvre de ceux dont ils ont été l'oeuvre...
Philippe Di Folco:
Plusieurs choses dans votre commentaire : 1/ «Nègre» :
je préfère «prête plume»,
expression finalement assez adaptée, ce syntagme couvre un
travail, vieux comme l’écriture ; quelqu’un possède
un savoir-faire, disons «l’art d'écrire»
et il se met au service d’un autre qui lui passe une commande, via
un éditeur. Ce n’est pas une imposture en soi ! ça
peut le devenir : Ã titre posthume par exemple. Une
escroquerie aussi : pour Dumas,
il payait mal ses «aides». On peut faire dans
le plagiat involontaire, Ã coup de paraphrase maladroite :
les «aides» allant puiser dans des textes
existants (on a vu ça chez Jacques
Attali, Bernard-Henri
Lévy). 2/ Meyssan : pour en
finir, je crois que l’éditeur ici est plus Ã
condamner que l’auteur. Il sert à véhiculer des idées
farfelues. Il offre un statut d’écrivain, de «penseur»
à Meyssan. Il lui permet de vendre ses inepties Ã
travers les réseaux adéquats. Il tire les ficelles du
business. Meyssan fut finalement un instrument à faire du fric
et à fabriquer de la notoriété.
«L'action littéraire»: Certains auteurs sont des imposteurs, mais il s'agit d'édifier les consciences, sur l'inanité des dirigeants, politiques et économiques, je pense par exemple à Birault ou au Yes Men. Les imposteurs révèlent l'imposture de certains...
Philippe Di Folco: C’est une constante de l’imposture littéraire, celle de révéler les vanités, les limites, les aberrations d’une personnalité et/ou d’un système. Avec Paul Birault et les Yes Men nous nous sommes cependant un peu éloignés de la «Littérature» des Gens de Lettres. Ici, c’est la politique parlementaire de la 3e République d’un côté, le néo libéralisme hystérique et aveuglé de l’autre, qui sont fustigés. Dans les deux cas, des textes, des documents écrits, des faux, des pastiches, des parodies… On est dans le registre burlesque.
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Sans lien aucun avec votre sujet, je vous souhaite de passer d'excellentes fêtes de fin d'année, et grâce à vous je pars avec une valise pleine de livres...
Au plaisir de vous retrouver l'année prochaine.
Billedeclownment parti faire le clown !
Rédigé par: billedeclown | le 20/12/2006 à 15:10