Mathias Durand Reynaldo vit sur une île des Antilles. C'est un poly-artiste : peintre, sculpteur, photographe, couturier. Ci-dessous, vous trouvez un entretien : une première question, et l'ensemble de l'entretien à lire avec le fichier PDF. Certaines oeuvres sont reproduites dans cette note, et dans le fichier, avec l'autorisation de MDR. Je remercie Julie pour m'avoir écrit pour me suggérer cet entretien. Le titre de cet article sera expliqué prochainement par un commentaire. Le "cynisme" signalé n'entend pas constituer une critique, une mise en cause, mais un constat, et c'est pourquoi il est qualifié de structurel.
AL : Qu'est-ce que les artistes pourraient faire pour faire partager durablement leurs œuvres, afin qu'elles puissent rayonner dans les maisons de tous ?
MDR : A quoi bon les partager ? A bien y réfléchir, je me demande si tout cela en vaut réellement la peine. Qui sommes nous, après tout, pour prétendre vouloir offrir à l'autre, quelque-chose qu'il n'a peut-être fondamentalement pas besoin ? Sous prétexte que je suis un artiste pas trop maladroit de mes dix doigts, pourquoi voulez vous que j'impose mes créations artistiques ? De quel droit ? Et dans quel but ? Une œuvre picturale, un tableau, une sculpture, c'est immédiateté. On se la prend directement en pleine gueule . On n'a pas le choix, il n'y a pas de pare-feu, de rideau ou de jalousie pour faire office de diaphragme. Le message, qu'il soit compris ou non, accepté, toléré ou catégoriquement refusé, vous arrive directement au cerveau. C'est très agressif comme procédé. C'est un viol. C'est comme la musique de merde que l'on diffuse dans les magasins. C'est une offense à mon intégrité. Je me sens envahi par quelque chose que je ne maîtrise pas et que je ne cautionne pas. Cela me met très mal à l'aise. Un livre non. Un livre est hermétique tant que l'on ne l'a pas lu. Si vous ne faites pas l'effort d'ouvrir et de lire Ulysse de Joyce, vous êtes à l'abri et pas contaminé par cette œuvre littéraire. Il y a un garde fou, une barrière symbolique que l'on franchit ...ou pas. Une œuvre ne rayonne pas forcement. C'est rarement le cas. La majorité des tableaux que l'on peut voir, mettent mal à l'aise celui qui les regarde. Les mettre à la vue de tous serait une erreur. Le Cri de Munch, Guernica ou Innocent X de Francis Bacon ne sont pas des tableaux particulièrement agréables à regarder. Ils sont même dérangeant pour certains. L'important, ce n'est pas de vouloir à tout prix les montrer au plus grand nombre, l'important, c'est qu'il y ait des messagers qui puissent nous montrer le chemin, nous indiquer que ses œuvres existent et nous les mettre à disposition. C'est là ou je trouve qu'un critique d'art à son importance. Il nous révèle à la lumière l’existence d'une œuvre jusqu’à présent inconnue ou oubliée. C'est votre rôle à vous, Jean-Christophe, de mettre en avant quelque chose dont vous estimez digne d’intérêt. Mais l'inverse est aussi possible. Je suis sûr qu'il vous est déjà arrivé de découvrir en avant-première, de fabuleux ouvrages et de les lire avec avidité tout en vous disant avec fierté, que se sont de petites pépites connues de vous seul. Puis, le temps passant, vous vous rendez compte, qu'un zozo comme Guillaume Durand ou FOG a lu le même livre que vous et que cet abruti en parle à tout les crétins qui sont devant leur poste de TV. Cela vous met hors de vous. Là aussi, c'est un viol. C'est l’appropriation d'une œuvre par la majorité alors qu'elle semblait vous être personnellement destinée. C'est très agaçant. En général, l’intérêt qu'on avait pour ce livre disparaît par mauvaise fois ou par amour propre. Pour relativiser tout cela. Je finirais avec un propos assez misogyne. "La plupart de vos voisins partageraient volontiers votre femme plutôt que la croûte accrochée au dessus de votre cheminée." L'art a un rôle incontestable dans une société, mais certaines priorités passent avant toute chose.
AL : "L'art" crée par des artistes vivants est aux mains d'acheteurs milliardaires, de spéculateurs-investisseurs. Les œuvres achetées disparaissent, dans des espaces privés, dans des coffres-fort.
Il ne fait guère de doute que Philippe Brunet a levé le nez plus souvent qu’à son tour en traduisant L’Iliade (554 pages, 24 euros, Seuil). Rien de moins, et pourquoi pas puisque, Svletana Geier en convient, toute grande traduction étant mortelle, chaque époque suscitant une traduction qui la reflète, les grands classiques ne doivent pas intimider ; ils exigent d’être régulièrement repris. M. Brunet a donc posé comme postulat qu’il convenait de débarrasser le chef d’œuvre d’Homère de sa préciosité, le désampouler afin de nous le rendre plus proche. Il ne l’a pas traduit en argot de bistro ni en parler rap, mais en a simplifié la poésie en sortant la syntaxe de sa gangue. Cela résonne non comme une provocation mais comme une invitation à cesser d’idéaliser les six mesures à deux temps de l’hexamètre grec. Ainsi mieux mis à notre portée, le poème nous parle davantage sans rien sacrifier de son mystère. Lisez et oyez les dernières pages du chant 22 sur la mort d’Hector :
« Ainsi sa tête s’était couverte de poudre : et sa mère/ s’arrachait les cheveux, rejetait son voile splendide,/ loin, et, voyant son enfant, gémissait de toute ses forces./ Pitoyables étaient les sanglots de son père, et les hommes/ étaient pris de sanglots et de cris à travers la ville./ C’était comme si la haute cité tout entière,/ la sourcilleuse Ilios, s’embrasait de la base à la cime. / On avait peine à retenir le vieillard en colère/ qui brûlait de sortir par la porte Dardanienne./ Il les suppliait tous en se roulant dans la merde,/ et, les nommant par leur nom, se tournait vers les uns et les autres… »
Cela peut sembler paradoxal mais en s’éloignant du mot à mot, avec tout ce qu’il supposait d’ampoulé et de rigide, le traducteur s’est rapproché de l’esprit de l’auteur, aède chantant le poème de la voix. Ce travail lui a pris ving-cinq ans. Il l’a effectu
L’Action Littéraire : Christophe Mourthé, vous avez écrit et publié votre autobiographie, «La Femme est un Art ». Le récit de votre vie mêle celui des évènements de votre vie et de ce qui s’est passé dans le monde au même moment, de votre naissance à nos jours. Quand nous lisons une autobiographie, il est fréquent que le «je» domine. C’est en partie logique, mais c’est souvent aussi le signe d’un narcissisme puissant. Dans votre récit, il y a un équilibre entre ce que vous dites de vous, sur vous, et les autres. Car vous parlez beaucoup de ces Autres, vous avez fait beaucoup de rencontres. Certains que vous n’avez pas photographié, je pense à Jean Marais, et certains, surtout certaines que vous avez beaucoup photographié, comme Dita Von Teese. Selon les moments de notre vie, nous pensons plus à certaines personnes rencontrées – en ce moment, à qui pensez-vous dans celles et ceux dont vous avez fait la rencontre ?
CM : Ma vie n'a été faite que de rencontres, de vibrations, de sentiments. J'aime les gens qui me croisent, j'aime qu'ils m'apprennent et qu'ils m'émerveillent. Je reste humble et j’aime apprendre. Dès lors, je inclus ces gens dans mon monde et me mets à rêver avec eux car seul le rêve vous permets d'aller plus loin dans votre vie. J'aime être émerveillé, cela me permets de prolonger ma vie heureuse d'enfant peut-être. Seuls ceux qui font rêver procurent du plaisir à votre vie et c’est un grand pouvoir que d’avoir cette faculté.
AL : Comme vous avez été et que vous êtes un créateur d’images et de genre d’images, il faut rentrer dans ce sujet sans naïveté ni superficialité, d’autant qu’il y a un point de vue commun, qui réunit autant les gens simples que certains intellectuels, comme des «philosophes» selon lequel les images seraient, précisément, par essence superficielles ; or, d’un côté, de nous, il y a image et des images, par émanation, et notamment la principale, celle du visage, et de l’autre, les images sont la production principale, centrale, de notre conscience. Du coup, une Histoire raisonnée des images qui ont fondé et fondent encore les civilisations établirait cette importance, le fait qu’une image est souvent pensée (la publicité, la propagande en savent quelque chose), qu’une image peut donner à penser. Dans ce cadre, les femmes ont été, et sont toujours au bout de votre objectif, elles ont été, sont, LE sujet. La question bête serait «pourquoi», elle est presque inutile. Par contre, comment analysez-vous votre contribution à la représentation des femmes ?
CM : Je considère ma démarche vis-à-vis des femmes presque comme un remerciement de m’avoir rendu heureux étant enfant. Toute ma vie, j’ai cherché à recréer cet univers que je vivais étant enfant, Entre ma mère et sa jeune sœur protectrice et qui fut une sorte de fantasme pour mes yeux de môme. Tous les jours, je remercie les femmes d’exister.
(Commentaire de AL : Dans le processus historique d’auto-représentation, à l’œuvre ici comme ailleurs, les photographies de Christophe Mourthé participent d’une volonté féminine pour l’affirmation d’un être-Amazone, dans une ampleur jamais connue jusqu’ici.)
AL : Par essence, vous êtes un homme de regard. Vous avez crée des images, y compris dans des films, qui relèvent de la représentation érotique. Vous l’évoquez dans votre livre : dans les années 70, la série des Emmanuelle a été un succès mondial. Tout le monde ou à tout le moins beaucoup ont l’air de considérer que désormais notre époque va plus loin que celle-ci parce que de tels films ont été largement diffusés sur les chaînes de télévision et parce que les films X sont aussi démocratisés. Mais ce qui est au contraire frappant, c’est à quel point le genre sensualo-érotique est presque abandonné. Quel regard portez-vous sur ce cinéma, la situation actuelle et avez-vous des projets dans le domaine ou aimeriez-vous en avoir ?
CM : « Emmanuelle » a vraiment fait avancer les choses en matière de liberté érotique. Il s’agit presque d’un déclencheur arrivant dans une société qui ne demandait que la permission d’être libérée. Tout le monde s’est engouffré dans cette brèche, armée d’une pilule contraceptive, d’une loi pour l’avortement et avant l’arrivée d’une nouvelle maladie qui allait tout stopper dès 1983. Disons que nous avons vécu entre 73 (sortie du film et 83) les 10 années les plus glorieuses du sexe. Et c’est tant mieux pour moi…j’ai pu exploiter mes acquis de gamin et les concrétiser dans une période de ce type…particulièrement au Palace dès 1978. Mon univers érotique était dans ma tête mais avec ces événements, il est devenu un art. Mon art….En érotique, j’ai presque tout fait hélas. Mais je reste attentif à la prochaine femme qui saura m’émouvoir. « Tant qu’il y aura des femmes »
AL : Des photographes, on peut dire qu’il y a plusieurs genres, et croisements : professionnels, amateurs, fétichistes, érotiques, des professionnels sans style, comme des amateurs sans style, et inversement. Depuis quelques années, il y a en France et plus largement une créativité très forte dans la photographie. Quels sont les photographes que vous avez découverts et que vous appréciez ? Est-ce que vous avez eu des coups de cœur pour des photographes, des modèles ?
Pour lire l'ensemble de l'entretien, avec des photographies de CM, télécharger le fichier PDF
Nous publions un entretien avec Madame Lacroix-Riz, historienne française, en raison de la réédition de son ouvrage "Le choix de la défaite...". L'entretien complet est à lire au format PDF, en fin de note.
L’action
littéraire :La situation
actuelle internationale que nous connaissons et que nous subissons
semble avoir beaucoup de ressemblances avec celle du monde au début
des années 1930. Certaines pages où vous parlez précisément des
manœuvres des dirigeants pour la baisse des salaires,
«l’assainissement des finances » (p.48) correspondent
exactement à ce qui se passe désormais internationalement. 60 ans
après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, des facteurs
déterminants de son déclenchement structurent encore notre monde.
Êtes-vous inquiète ? Pensez-vous que des mauvais coups plus
graves encore de la part de ces élites qui se sont elles-mêmes
mises en cause dans leur gestion des pouvoirs dans les années 1930
sont encore à venir et lesquels ? Comment considérez-vous que
les citoyens devraient résister, à l’aune des enseignements des
évènements des années 1930 ?
Annie
Lacroix-Riz : mes ouvrages sur les années de crise décrivent
des phénomènes propres à toute crise systémique du capitalisme,
notamment les efforts de toute nature faits par les maîtres de
l’économie pour reporter ses effets sur les autres classes
sociales. Toute crise de surproduction menace directement les
profits, lesquels, donc, ne peuvent être maintenus (voire augmentés)
dans certains secteurs que par une pression écrasante sur tous les
salaires, directs et indirects. Je parle naturellement des vrais
salaires, pas de ceux des grands auxiliaires du capital, dont les
émoluments faramineux et « parachutes dorés »
n’appartiennent pas à cette catégorie et sont au contraire
fortement augmentés dans pareille conjoncture, vu leur rôle décisif
dans le procès de production (l’influence sur les salaires et les
licenciements). Si on étudiait encore Marx à l’université et
dans une petite fraction de la société, ce qui était le cas quand
il existait un parti communiste stricto
sensu,
influent au surplus, une partie de la population saurait que salaire
et profit sont antagoniques par nature, et que, face à une baisse de
la production et des ventes, qui peut être considérable, maintenir
ou augmenter le profit suppose d’écraser le salaire. Cette baisse
est imposée avec brutalité, et dans des proportions inacceptables
par les victimes, ce qui pose d’emblée la question politique. Les
modalités de la mise en œuvre de cette réduction drastique se
traduisent par divers phénomènes étudiés pour
l’entre-deux-guerres dans Le
choix de la défaite et
De
Munich à Vichy.
Phénomènes politiques et idéologiques : 1° « réforme
de l’État », estimée indispensable dans
l’entre-deux-guerres, le régime étant estimé trop sensible aux
desiderata populaires, réalisée via Vichy et définitivement depuis
le régime institué en 1958 : la liquidation par de Gaulle des
séquelles du parlementarisme a définitivement fait du parlement un
ectoplasme, le tout sous l'égide du grand synarque Jacques Rueff,
promu au ministère des Finances. Ne s’en impose pas moins, dans la
crise actuelle, le renforcement marqué de la dictature politique du
grand capital en vue d’obtenir des populations des sacrifices
matériels, qu’elles ne sauraient consentir « spontanément »
(même si leur « spontanéité » est infléchie par les
publicistes, journalistes, partis qui les dupent quotidiennement) ;
2° rôle des publicistes, journalistes, partis, financièrement
contrôlés par le capital financier, chargés de convaincre les
victimes de tout subir au motif de la fatalité (le capitalisme étant
aussi « naturel » que la pluie et le beau temps) et de
l’abomination de tout autre système économique (l’URSS a servi
de repoussoir à deux reprises , mais bien plus efficacement dans la
présente crise que dans celle des années 1930, vu le degré de
perfection atteint désormais par la criminalisation du communisme en
général et des Soviets en particulier) ; 3° en cas de
non-contrôle ou de maîtrise insuffisante du rapport de forces
politique, modalités du combat contre les gêneurs ou de leur
élimination pure et simple (ce qui nous ramène à 1°) :
répression contre les partis, syndicats et groupements hostiles
avant éventuelle interdiction, excitation soigneusement calculée de
la fibre xénophobe, suppression des élections, jugées trop
aventurées en plein assaut contre les conditions de vie et de
travail (« l’ajournement » des législatives du
printemps 1940 par le « républicain » Daladier fut
annoncée en juillet 1939 un an avant Vichy), etc. Quand on
connaît l’avant-guerre, l’opprobre jeté par les hommes
politiques et la grande presse sur les électeurs de mai 2005 qui ont
voté non au référendum sur l’Europe suscite forcément
réflexion. Il en va de même pour la poussée xénophobe, calquée
sur celle de 1938-1940, que j’évoque dans un texte d’août 2010
envoyé à ma liste de diffusion et que vous avez diffusé, je
crois.Phénomènes militaires, résultant de la subordination
organique du haut état-major aux mêmes dirigeants économiques, que
nul ne peut soupçonner en l’absence de démonstration
archivistique, etc. Ce que j’écris sur la priorité accordée dans
la seconde moitié des années trente aux préparatifs de la guerre
intérieure
en plein abandon des dispositions de sécurité extérieure ou
de protection du territoire menacé par l’Allemagne éveille
forcément écho dans la phase présente de préparatifs obsédants
de guerre urbaine, sous couvert de lutte contre le « terrorisme ».
Bref, les mesures prises aujourd'hui contre les salaires directs et
indirects de la population ressemblent comme des sœurs à celles
adoptées pendant la crise des années 1930. Or, comme celles-ci,
elles empruntent des voies parfois insoupçonnables : on peut
difficilement comprendre d’emblée que le souci de « sécurité »
proclamé, la glose sur le vieillissement de la population imposant
élévation de l’âge de la retraite et la chasse aux étrangers en
général et aux Roms (fussent-ils français) en particulier masquent
la pure et simple casse des salaires. La connaissance de l’histoire
présente donc d’autant plus de danger qu’elle montre à nos
contemporains ce que les élites d’hier ont fait à leurs
ascendants, et leur suggère le sort terrible que leur réservent les
élites actuelles, héritières (y compris directement) de celles
d’hier. Ajoutons que la crise de surproduction qui dure depuis le
tournant des années 1960, et dont les sursauts récents ont atteint
une acuité inouïe, est infiniment plus grave que la précédente,
de même que celle de 1929-1931 était plus grave que celle de 1873.
La violence déployée contre les populations, dont nous n’assistons
à l’évidence qu’aux prémices, est naturellement éclairée par
l’étude de la violence exercée dans le passé. Le lecteur apprend
au surplus que les élites d’hier sont demeurées aux affaires
après la chute de Vichy alors même qu’on a seriné aux Français
depuis la Libération que la donne politique avait été alors
profondément transformée. Pour choisir un exemple significatif,
suggestif en cette fin d’été 2010, il ne peut pas ne pas
réfléchir au fait que le synarque et dirigeant de la Cagoule Eugène
Schueller, lié à Eugène Deloncle et autres grands sicaires
cagoulards que je décris, père de Liliane Bettencourt, a dominé
l’entre-deux-guerres politique, contribué à écraser les salariés
et à assassiner la république en s’appuyant avant et pendant la
guerre sur l’ennemi extérieur, allemand, avant de se rallier à la
Pax
Americana,
puis que lui-même, et après lui son gendre et sa fille ont assuré
les mêmes financements politiques après-guerre, et ont dominé la
vie politique sous les gouvernements de droite comme de gauche, avant
et après 1958. La carrière politique d’un François Mitterrand
s’est déployée dès sa prime jeunesse d’avant-guerre sous
l'égide de la Cagoule, dont Eugène Schueller avait été l’une
des personnalités marquantes; Schueller fut un des artisans directs
de son ascension d’après-guerre. Le groupe qu’il a fondé,
l’Oréal, est demeuré un des grands bailleurs de fonds organiques
de la droite et d’une partie de la gauche de gouvernement. Les
derniers développements politiques du feuilleton estival de 2010
confirment ce que d’ordinaire on n’apprend que quelques
décennies après les faits, sous la plume d’historiens qui
intéressent peu de monde, ou qu’on n’apprend jamais que
la famille Bettencourt
(Schueller,
convient-il de préciser), « honorable » selon le
ministre du Travail Eric Woerth, régit parmi bien d’autres
la politique française : un citoyen s’intéressant à
l’histoire sait que la chose dure depuis trois générations. Avec
les poids lourds, Banque de France (1802), émanation des grandes
banques bailleuses de fonds du coup d’État de Bonaparte, et Comité
des Forges, créé en 1864, notamment par un Wendel et un Schneider,
on passe aux dynasties séculaires : toujours régnantes,
jusqu’au sommet de l’État, elles résistent à tous les
apparents « changements » politiques intervenus depuis la
fin du 18e
siècle et le triomphe de la révolution bourgeoise. Ceux de la
Libération comme tous ceux qui avaient précédé. Je suis
historienne, et contribue en tant que telle à éclairer ces
continuités qu’on s’acharne, aujourd'hui plus que jamais, à
voiler. Mon travail montre à tout le moins que les populations qui
lâchent pied à la fin des années 1930 pour le cas français
paient très cher leur passivité, laissant ainsi le champ
libre aux puissants casseurs de salaires, de l’intérieur et de
l’extérieur. La question de ce qu’il convient de faire pour
éviter la répétition du passe relève des choix politiques de
chacun qui, soit favorisent cette passivité, soit y font obstacle.
Ma particularité dans le champ universitaire des décennies récentes
est d’avoir continué à afficher des choix marxistes d’ordinaire
niés ou cachés, et surtout rarissimes depuis plus de vingt ans.
Taxer de communisme (conviction que je revendique assurément) un
chercheur permet depuis vingt ans d’esquiver tous les problèmes
méthodologiques et scientifiques : or, c’est en tant que
praticien
qu’un historien communiste, non-communiste ou anticommuniste doit
être lu et jaugé sur le plan académique.
L’action
littéraire : Les services de renseignement français ont
également établi que, pendant les années 1930, avant l’arrivée
des nazis au pouvoir et bien sur plus encore après, ceux-ci ont
répandu en Europe et plus particulièrement en France des agents,
non pas dormants, mais très actifs, de plusieurs milliers. Ce
laisser-faire à l’endroit de personnes qui pourtant pouvaient être
clairement considérées comme des ennemis dangereux n’est-il pas
la meilleure preuve d’une trahison choisie et totalement
volontaire, sans moindre part à laisser à une certaine
«inconscience» ? Qu’est-ce que ces agents ont fait sur le
sol français pendant toutes ces années ?
Annie
Lacroix-Riz : comme le montrent les archives policières de la
période 1933-1939, Berlin a pu tranquillement préparer, à Paris
comme dans toutes les capitales de l’Europe bientôt occupée, son
Occupation prochaine. Le chapitre 5 du Choix
de la défaite étudie
cet investissement effarant de Paris et de la France, au su et au vu
des divers ministères concernés et, jour par jour, heure par heure,
des autorités policières – agissements qui n’ont plus connu
d’entrave depuis l’assassinat de Barthou et le triomphe de la
ligne Laval, y compris dans la phase Blum du Front populaire. De
Munich à Vichy étudie
avec précision le lien entre les œuvres anticommunistes renforcées
depuis le gouvernement Daladier d’avril 1938 et surtout à la suite
de Munich puis de la défaite ouvrière de novembre 1938, et la
collaboration policière franco-allemande stricto
sensu. Il
ne s'agissait plus seulement alors de laisser les hitlériens (comme
les fascistes italiens depuis 1926) s’en prendre librement aux
antifascistes et aux juifs allemands sur le sol français :
s’amorça alors une active collaboration policière
franco-allemande contre l’ennemi intérieur.
Le phénomène, que j’ai découvert à l'occasion de mes recherches
sur ces deux ouvrages et qu’il faudrait étudier de façon plus
systématique, est symbolisé par Carl Boemelburg : ce policier
et espion venu de Berlin à
Paris dans les fourgons de Ribbentrop en décembre 1938, resté
jusqu’en 1939, est revenu à Paris dès juin 1940 pour diriger la
répression anticommuniste et antijuive et l’espionnage allemands
jusqu’à l’été 1944. Je pense lui réserver une place dans mon
prochain livre, qui traitera entre autres des œuvres du second de
Laval depuis avril 1942, Bousquet, un des grands interlocuteurs et
complices français de Boemelburg et du chef de celui-ci, Helmut
Knochen.
L’action
littéraire :Puisqu’il y
a un silence actuellement institutionnel sur «la Synarchie», cette
tête pensante de la Cagoule, pouvez-vous nous présenter ces hommes
qui voulaient faire chuter la République et qui ont préparé la
collaboration ? Quel a été leur destin, et pour ceux qui ont
survécu à la guerre (par exemple les membres du «Club de
Fresnes », ceux qui sont passés par la prison), que leur
est-il arrivé ?
"Les États-Unis possèdent l'étonnante faculté de transformer leurs radicaux
les plus enragés, les plus explosifs, en inoffensifs eunuques. La métamorphose
commence à l'heure de la mort. Ainsi se souvient-on de Mark Twain comme d'un
plaisantin aimant à descendre le Mississippi dans le soleil couchant, quand ses
attaques contre un empire américain accouché dans le sang sont passées à la
trappe de la mémoire. De Martin Luther King, on retient ses envolées poétiques
sur les enfants se tenant par la main sur les collines de l'Alabama, pas ses
sorties contre le gouvernement américain, qu'il traita de «premier
pourvoyeur de violence dans le monde». Mais la plus grande castration historico-littéraire est peut-être celle
infligée à Jack London. Alors que cet homme, apôtre de la rébellion violente et
de l'assassinat politique, fut l'écrivain socialiste-révolutionnaire le plus lu
de l'histoire des États-Unis, ne semble subsister de lui qu'un gentil récit
canin. Un peu comme si, dans un siècle, ne subsistait des Black Panthers que
leurs fantaisistes coiffures afros.
Ecrit par un des descendants de Stoker, Dacre Stoker, celui-ci, avec Ian Holt, ose proposer avec ce roman un renversement radical de perspective sur le personnage principal et sa signification profonde. Cette audace, il faut la saluer.
"Au-delà de l’évidente question du conflit d’intérêt avec le pouvoir
en place, l’affaire Bettencourt illustre à la perfection plusieurs défis
fondamentaux auxquels se trouvent confrontées les sociétés
contemporaines : le vieillissement de la fortune ; l’importance
croissante de l’héritage, évolution longue qui remet profondément en
cause l’idéal méritocratique ; et, par-dessus tout, l’inéquité de notre
système fiscal. «Les distinctions sociales ne peuvent être fondées
que sur l’utilité commune», dit l’article 1 de la Déclaration des
droits de l’homme. De toute évidence, le fait que Liliane, octogénaire,
et sa fille Françoise, quinquagénaire, contrôlent le capital de L’Oréal
et siègent à son conseil d’administration, n’est que de peu d’utilité
pour l’économie et la société françaises. Ce ne sont pas des
entrepreneuses : ce sont des héritières, des rentières, surtout occupées
à se battre comme des chiffonnières. Un système fiscal rationnel,
c’est-à-dire juste et efficace, fondé sur l’utilité commune, devrait en
toute logique les taxer lourdement, de façon à ce que leurs titres
soient progressivement vendus à des actionnaires moins riches et plus
dynamiques. Or c’est exactement le contraire qui se produit. Certes, Liliane a
annoncé fièrement qu’elle avait payé au total «397 millions d’euros»
d’impôts sur ses revenus et sa fortune en dix ans. Sans s’en rendre
compte, elle"
Oui, au printemps 1944, quand le programme du CNR est rédigé par sept organisations de résistance. A l’automne 1944 et au début de l’année 1945, on assiste au début de la mise en place de ce programme. Il ne faut pas croire que ça s’est passé comme dans du beurre, que ça s’est fait tout seul : il y avait encore des forces d’opposition qui ne voulaient pas de la Sécurité sociale ou des retraites.
Mais ils ont dû accepter ?
Oui. Mais pas d’eux-mêmes. Parce qu’à la Libération de la France, les résistants ne lâchent pas prise. Le mouvement continue : des cahiers de doléances circulent et des manifestations sont organisées par les grands noms de la résistance. Eux battent le rappel, font pression pour – justement – que la pression ne retombe pas. Leur modèle, c’est la Révolution française : leur campagne passe d’ailleurs par un grand meeting final qui se tient le 14 juillet 1945. Et ils appellent ça les États généraux de la renaissance française.
Défilé organisé dans le cadre des États généraux de la renaissance française ; photo MINDEF/SGA/DMPA.
Si les réformes passent, en 1945, ce n’est pas parce que De Gaulle et les partis politiques l’avaient inscrit à leur agenda. Mais parce qu’il y a eu une poussée militante pour soutenir les ministres – notamment communistes – du gouvernement qui se battent pour mettre en place une sécurité sociale, un système de retraite, contre d’autres ministres qui traînent des pieds. Les ministres communistes menacent éventuellement de démissionner. Et conduisent une vraie bataille pour lancer la Sécurité sociale en six mois : ils savaient que le soufflé allait retomber, ils voyaient bien que ceux d’en face jouaient la montre.
C’est une parenthèse, mais j’interrogeais hier [4] l’économiste Frédéric Lordon, dans le cadre de l’assemblée générale des actionnaires de Casino. Et le gérant d’un petit Casino est intervenu en disant : « Ce qui est dégueulasse, c’est qu’on ne peut s’en prendre aux Casino que devant les tribunaux. Mais quand on gagne, ils font appel ; quand on gagne en appel, ils vont en Cassation : ça nous prend cinq ans, on n’a pas les moyens de les affronter sur le terrain juridique. » Et Lordon de répondre : « C’est l’éternel combat entre le travail et le capital. Le travail n’a pas le temps, tandis que le capital en a à foison. » En 1945, c’est la même chose : au gouvernement, par exemple, René Pleven, ministre des Finances et représentant du MRP, joue la montre, notamment sur les nationalisations des sociétés d’électricité. Et il a bien sûr des soutiens dans la bourgeoisie : les médecins libéraux montent au créneau contre la Sécurité sociale, les assureurs affichent leur hostilité à la retraite par répartition. Ils protestent que c’est techniquement impossible, que ça va coûter trop cher… De 1945 à 1947, ces protestations sont constantes, beaucoup de gens font leur maximum pour que les réformes du CNR n’adviennent pas.
Et pourtant…
Et pourtant, elles adviennent. Parce que le travail militant se poursuit. Et aussi parce qu’il y a le poids du Parti communiste, qui fait d’autant plus peur à la bourgeoisie qu’il est armé : on sort de la guerre, il y a des armes partout et les bourgeois craignent réellement la révolution. D’où la formule deL’Aube, le journal du MRP, qui revendique « la révolution par la loi ». Une façon, justement, de repousser toute idée d’insurrection par les armes. Tout en accordant des concessions.
Mais en deux ans – jusqu’en 1947 et jusqu’au départ des ministres communistes du gouvernement – un travail est mené. En matière de sécurité sociale ou de retraite, les bases sont largement jetées. Pour la presse, c’est beaucoup plus nuancé : les réformes commencent déjà à être rognées. Et en matière de crédits publics - il s’agit de la nationalisation des banques - le programme n’a été qu’à moitié réalisé : René Pleven et les milieux d’affaire ont pesé pour limiter la réforme aux banques de dépôts - les banques d’affaire ne sont pas nationalisées. Enfin, la nationalisation d’EDF est lancée, mais dans la douleur : une campagne attaque très durement Marcel Paul, le ministre communiste qui l’effectue.
Qui n’est pas resté dans l’histoire, d’ailleurs : on ne le connaît pas...
Pas plus que vous ne connaissez Ambroise Croizat, j’imagine ? C’est pourtant lui qui a bâti la Sécurité sociale ! Je crois que ça veut dire beaucoup, pour la mémoire collective, quand on ne connaît plus le nom de celui qui a porté la Sécurité sociale. Il était surnommé "le ministre des travailleurs" et quand il est mort, en 1951, le cimetière du Père-Lachaise débordait de gens venus lui rendre hommage. C’est frappant de constater combien, une fois que le système du PC s’est écroulé, on a perdu la mémoire de ces gens, qui ont pourtant réalisé un travail considérable. La mémoire a disparu avec l’institution.
Ambroise Croizat
Je dis "travail considérable" parce qu’ils ont aussi su profiter de la faiblesse momentanée de l’adversaire. De son discrédit, notamment : parce qu’elle s’était grandement commis avec l’occupant ou avec Vichy, la bourgeoisie était en ruine. Il lui a fallu un peu de temps pour reconstituer ses forces et une idéologie. Quand la bourgeoisie est faible, il faut que l’histoire avance vite. Ça a été en partie le cas.
1947-1981 : grignotage dans les faits, maintien dans les têtes
En partie, seulement ?
Cela dépend des secteurs, en fait. Dans la presse, par exemple, le grignotage du programme du CNR par les capitalistes est allé beaucoup plus vite qu’ailleurs. En 1947, Albert Camus quitte le journalCombatparce qu’il est racheté par un homme d’affaire. Lui écrit alors : « Nous étions désarmés, puisque nous étions honnêtes. Cette presse, que nous voulions digne et fière, elle est aujourd’hui la honte de ce malheureux pays. » Cette même année, Hachette se paye 50 % deFrance-Soir, d’Elle, deFrance-Dimanche, alors même que la toute nouvelle loi sur la concentration l’interdit - une ordonnance de 1945 prévoit qu’un individu n’a pas le droit de posséder plus d’un titre de presse. C’est déjà un premier grignotage. Par contre, en matière de sécurité sociale, cette offensive vient largement plus tard : la première contre-réforme arrive en 1967.
D’abord, et je l’ai dit plus haut, le capitalisme d’aujourd’hui n’a pas grand chose à voir avec celui qui sévissait il y a cent cinquante ans ou même il y a quarante, avec le capitalisme industriel classique. Et si je dis « éminemment », c’est pour souligner une évolution politique et idéologique. Depuis le milieu des années 1970, et encore plus depuis la fin des années 1980, l’alternative socialiste/communiste qui était portée par le mouvement ouvrier a cessé d’être d’actualité. Les dirigeants et les penseurs censés l’incarner ont perdu toute crédibilité, tandis que les programmes et les visions du monde qui en découlaient se sont effrités, puis évanouis. Ce qui est « éminemment » contemporain, donc, c’est que la violence des opprimés s’exerce désormais dans le vide. Il y a toujours eu une contre-violence des dominés contre les exploiteurs, mais elle était auparavant porteuse d’une positivité. Les réactions populaires étaient, certes, violentes et destructrices – on a coupé des têtes, brûlé des châteaux, pendu des salopards – mais il y avait un objectif, un idéal. L’horizon était celui d’une émancipation collective. Aujourd’hui, pour l’instant en tout cas, cet idéal n’existe plus, d’autant que le réformisme a depuis longtemps envahi toutes les composantes de la gauche. À partir de 1995, certains ont pourtant cru que ressurgissait une alternative, l’alter-mondialisme. Pour moi, ce n’était qu’un alter-capitalisme, luttant contre le néolibéralisme mais pas contre le capitalisme, voulant humaniser, rationaliser, civiliser, adoucir le mode de domination et d’exploitation capitaliste ; de toute manière, ce mouvement s’est dégonflé.
Bref, cette contre-violence des opprimés n’est plus orientée, comme l’était celle de la lutte des classes. Elle laisse place à la violence erratique des déclassés, sans cible bien définie. Rien de plus normal : une des caractéristiques du capitalisme actuel est qu’il est de plus en plus anonyme, dématérialisé. Par où l’attaquer ? Prenons l’exemple des jeunes rebelles des « cités »… Eux ont trois certitudes sur notre société contemporaine : elle leur paraît injuste, irréformable et surtout, ce qui est nouveau, indestructible. Voilà pourquoi il n’y a pas d’alternative, pourquoi l’horizon est totalement bouché. Beaucoup d’entre eux sont révoltés, se sentent impuissants et ont des désirs de revanche sociale, mais ils ne savent pas contre qui tourner leur rage. Du coup, ils s’en prennent à tout, des policiers aux équipements qui représentent les institutions en passant par les autobus, là où on les contrôle. Tout peut devenir une cible, y compris des profs, des gens accusés d’avoir jeté un mauvais regard… Dans le même temps, beaucoup sont totalement aliénés par le consumérisme. Ils refuseront de payer dans les transports en commun, mais s’achèteront les dernières basket à la mode et hors de prix.
La décomposition sociale entraînée par le capitalisme contemporain se traduit également par une décomposition éthique, cette « barbarie » dont parlait Rosa Luxembourg quand elle disait « socialisme ou barbarie ». Celle-ci n’épargne pas les couches populaires. Face à la barbarie des forces répressives, il y a aussi une riposte barbare de jeunes et de moins jeunes, cette « violence gratuite » qui fait saliver les journalistes. Avec la flexibilisation de la force de travail, le blocage des salaires et le démantèlement de la protection sociale, les ménages d’ouvriers et d’employés se retrouvent de plus en plus acculés. Cela débouche souvent sur un surplus d’agressivité, parfois au sein même des ménages. Il suffit de parler avec des caissières de supermarché, des vendeurs de la FNAC ou des livreurs de pizza pour s’en rendre compte. Ce que ne feront jamais des intellectuels du genre d’Alain Badiou ou de Jacques Rancière, qui ne sont jamais sortis de Normal Sup, sinon pour aller gloser sur les campus universitaires, à Beaubourg, à la BNF ou dans les librairies bobos, et qui n’ont jamais eu de contact de toute leur vie avec les couches populaires.
La deuxième partie de ton livre, « critique de la raison pseudo-scientifique » n’est justement pas tendre avec les intellectuels. Tu te places dans la filiation de Guy Hocquenghem et de saLettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary [7], qui date de 1986 ?
Bien sûr. Sauf que lui n’analysait pas vraiment la dimension de classe de ce revirement, de ce ralliement des ex-« contestataires » à l’idéologie bourgeoise. J’apprécie sa virulence, mais je ne suis pas convaincu par tout ce qu’il raconte, d’autant qu’il était maoïste. Personnellement, je ne pense pas en termes de « trahisons », mais de rapports de classe : les néo-petits bourgeois radicalisés de mai 68 formaient une classe de frustrés, qui voyaient les cartes leur échapper. La nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle prenait alors, en France et dans les pays d’Europe du Sud, son essor à la place et aux dépens de l’ancienne petite bourgeoisie – petits commerçants, paysans, artisans, professions libérales. Cette ascension se faisait au plan économique, démographique, idéologique, intellectuel ou culturel. On ne peut comprendre la Nouvelle vague, le Nouveau roman ou le succès d’un théâtre d’avant-garde avec le Festival d’Avignon sans prendre en compte cette ascension : cette nouvelle classe en pleine croissance exprimait ses aspirations à travers de nouvelles modalités de production artistique. Seul problème : elle était bloquée dans son ascension politique. En France, elle faisait face à un gouvernement technocratique et autoritaire, celui du Général de Gaulle. Et c’était la même chose en Italie, où la démocratie chrétienne verrouillait tout avec la Mafia et une bourgeoisie très traditionaliste, ce qui a débouché sur une radicalisation de ces couches nouvelles. Ou encore en Espagne avec Franco, ou au Portugal avec Salazar. Cette couche radicalisée voulait – inconsciemment, la plupart du temps – peser d’un poids politique qui soit en phase avec la place qu’elle occupait déjà dans la société. Je me rappelle avoir eu une discussion avec Pompidou (rencontré via Louis Chevalier dans un restaurant), m’expliquant que les gauchistes de 68 étaient des gens aspirant au pouvoir. Il avait raison : quand leurs porte-paroles réclamaient « l’intelligence au pouvoir », cela voulait dire pour eux « la classe intellectuelle au pouvoir ». Lors de cette même rencontre, Pompidou m’a raconté avoir dit au Général de Gaulle qui hésitait à envoyer la troupe contre les étudiants : « Ces agités que vous voyez dans la cour de la Sorbonne seront l’élite de la France dans quelques années. Il ne faut pas tirer sur eux. »
Absolument. Parler de « trahison », c’est tomber dans une analyse psychologisante et moralisante. En tant que matérialiste marxien – et non marxiste – , je ne verse pas dans ce genre d’approche. Car je ne confonds pas la pensée de Marx avec les idéologies des appareils bureaucratiques ou étatiques qui se sont emparés des idéaux socialistes et du communistes pour opprimer les couches populaires, ni avec les discours des révolutionnaires de salons ou de salles de cours qui rêvaient d’en faire autant."
Il fallait le percevoir, puis oser. D'un côté, un personnage, devenu une légende, "Dracula", de l'autre, un pseudo, jamais identifié, "Jack L'Eventreur". La "fiction" - "l'Histoire". Mais "la fiction" fait l'Histoire, la fiction se nourrit de l'Histoire, et l'Histoire est aussi une "fiction" - une invention, une création. Qu'il y ait des êtres, sanguins, qui en aient le goût (celui des autres). Le Vampire en vit, Jack l'Eventreur l'a fait couler, comme l'encre de la presse. Il fallait le percevoir, puis oser. Rien que pour ce "lien", leur livre est une réussite. Par contre, il est évident que le temps a passé. Bram Stoker a écrit son livre à quelques petites années de l'apparition du cinémato-graphe, Dacre Stoker et Ian Holt ont écrit un livre cinémato-graphique. Les chapitres du premier peuvent être longs, ses descriptions précises. Les chapitres des seconds sont brefs, évoquent clairement des situations, des actions, avec et par la foule de personnages. Leur livre n'est pas LA suite, mais UNE suite, originale. Si on aime le roman original et la légende, on ne peut qu'apprécier la renaissance du personnage et de son monde, et le fait qu'il permet de penser enfin et le vampirisme, en général (y compris dans la Nature), et en particulier, et l'importance des actes criminels à l'époque moderne (en général, dans l'Histoire, comme avec les guerres et en particulier).
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