
Dans «Plateforme», le héros, Michel, fuit, lui aussi, encore, «l’Europe, aux anciens parapets», et aux nouveaux. Le fonctionnaire de la Culture n’est pas un as des muscles exposés, mis en mouvement, proposés à l’admiration de tous – sauf, bien sur, son sexe qui l’anime encore. Souvent, il s’ennuie. Il y a donc de nombreux écrans, et la lecture fait disparaître du temps, qui sans cela… Michel a acheté, outre le sempiternel Hot Vidéo, des livres, des best-sellers.
«Je… ramassai avec résignation la Firme, de John Grisham. C’était un best-seller américain, un des meilleurs ; un des plus vendus, s’entend. Le héros était un jeune avocat, qui travaillait quatre-vingt-dix heures par semaine ; non seulement cette merde était préscénarisé jusqu’à l’obscène, mais on sentait que l’auteur avait déjà pensé au casting, c’était manifestement un rôle écrit par Tom Cruise. (…) Il s’agissait d’un récit à suspense, enfin un suspense modéré : dès le deuxième chapitre il était clair que les dirigeants de la Firme étaient des salauds, et qu’il n’était pas question que le héros meure à la fin ; non plus que sa femme, d’ailleurs. Seulement, dans l’intervalle, pour montrer qu’il ne plaisantait pas, le romancier allait sacrifier quelques sympathiques personnages de second plan ; restait à savoir lesquels, çà pouvait justifier une lecture.» Constat sur le best-seller, la Firme – ou Plateforme ? Préscénarisé, c’est-à-dire écrit comme si ce que nous lisons cadrait déjà avec le découpage narratif cinématographique, comme si ce découpage avait mis en forme le récit même. Avis aux amateurs de best-sellers : le cinéma vous donne des leçons. Un héros ne meurt pas. Leçon banal, et Michel lui non plus ne meurt pas, et pourtant, Valérie, elle, peut-elle être considérée comme un «personnage de second plan» ? Sur le plan narratif, elle n’est pas au premier plan, mais elle devient l’aimée de Michel, sincèrement, profondément ; elle n’est pas au premier plan «social», comme le sont les politiques, les «stars», et c’est elle qui meurt dans ses bras, tuée par des terroristes islamistes. Comme celles et ceux qui ont été abattus à Bali.
Leçon de choses : la «littérature» américaine de best-seller est, en retard, d’un monde, car ce sont les anonymes qui meurent, de manière violente, les «personnages de second plan» qui, selon la littérature de Michel Houellebecq, méritent d’être au premier plan. Car, vengeance de la vie, les héros, français, sont des hommes et des femmes comme les autres, c’est-à-dire ne sont pas des «héros». Les anonymes de toute sorte peuvent ainsi se reconnaître, dans cette modestie, cette petitesse, cette mesquinerie, et, surtout, ces obsessions sexuelles. Les prouesses héroïques, on s’en fout. Pour Michel, les seules prouesses, dignes de ce nom, sont celles que les prostituées thaï, et puis Valérie, sont capables d’offrir à son sexe. «L’héroïsme» est intime quand il est encore spectaculaire chez les autres. Et «la» femme est au cœur de cette héroïsme, antipuritain, antifondamentaliste. Réservé à ceux et à celles qui pensent, encore, que le but de la vie doit se trouver quelque part dans l’extase de la fusion entre…
Michel, lui, continue à lire «de la littérature de masse»… Total Control…
Jean-Christophe Grellety
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